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Libye - «Les nouvelles règles imposées par Tripoli mettent la vie des journalistes en danger »

L'émissaire de l'ONU Martin Kobler parle avec la presse pendant une visite dans un centre de détention de migrants en Tripoli, Libye, le 19 mai 2016
L'émissaire de l'ONU Martin Kobler parle avec la presse pendant une visite dans un centre de détention de migrants en Tripoli, Libye, le 19 mai 2016

MAHMUD TURKIA/AFP/Getty Images

Cet article a été initialement publié sur rsf.org le 10 juillet 2018.

Depuis le 30 mars 2016 et l'arrivée au pouvoir du Premier ministre Fayez al-Sarraj, la presse étrangère subit une très forte dégradation de ses conditions de travail en Libye. La diffusion du reportage de CNN sur l'esclavage des migrants dans le pays en novembre 2017 a provoqué une réaction démesurée des autorités et aggravé encore davantage les atteintes à la liberté d’information. Reporters sans frontières (RSF) demande au gouvernement d’entente nationale de cesser d’entraver le travail des journalistes internationaux et libyens, correspondants de médias étrangers.

L'administration Sarraj, au pouvoir en Libye depuis le 30 mars 2016, se montrait déjà hostile à l'égard des journalistes travaillant pour la presse internationale. Mais depuis la diffusion en novembre 2017 d'un reportage de la chaîne américaine CNN sur l'esclavage des migrants, travailler en Libye est devenu mission impossible pour les journalistes étrangers et correspondants locaux. « Cela doit paraître invraisemblable, mais j'avais beaucoup plus de facilités à travailler sous Fajr Libya et le chaos qui régnait à ce moment-là », affirme ainsi la correspondante de plusieurs médias étrangers qui couvre l'actualité du pays depuis 2011. La pression subie par les professionnels interrogés par RSF est telle qu'ils ont tous souhaité conserver l'anonymat de crainte d'être définitivement interdits de territoire en Libye.

Car les autorités de Tripoli rivalisent d'imagination pour empêcher le travail des journalistes : délais interminables pour l'obtention et le renouvellement de visas, entraves administratives innombrables, espionnage, pressions… Tous les témoignages recueillis par RSF concordent : leurs conditions de travail se sont gravement détériorées depuis l'arrivée de Fayez al-Sarraj à la tête du gouvernement.


Obtenir un visa pour la Libye: le parcours du combattant

Depuis mars 2016, obtenir un visa de presse est devenu un processus laborieux, imprévisible, très lent et coûteux. Jusqu'à cette date, les journalistes étrangers pouvaient l'obtenir via le consulat de Tunis après dépôt d'une demande au Foreign Media Department (FMD) rattaché au ministère des Affaires étrangères libyen. Aujourd'hui, « même si le consulat à Tunis insiste sur le fait qu'il délivre toujours des visas à la presse étrangère, la procédure habituelle passe par une demande de visa adressée au FMD à Tripoli dont il faut par la suite assurer le suivi, explique un journaliste.

Quand bien même le FMD nous informe de l'acceptation de la demande, le consulat affirme n'avoir reçu aucune confirmation dans ce sens. Lorsque nous demandons au FMD de partager avec nous une copie de l'approbation par courrier électronique ou par poste pour pouvoir le présenter au consulat, ils refusent généralement prétextant un usage contraire aux règles. Ainsi, une confrère n'a pas pu aller en Libye depuis une année ». Cette situation pousse les journalistes à passer par les représentations diplomatiques libyennes dans plusieurs pays européens, essentiellement à Paris ou, moyennant 150 euros, un ex-employé du consulat libyen propose ses services d'intermédiaire.


Pressions et entraves administratives

Une fois le visa obtenu, reste encore un défi de taille : pouvoir travailler sur place. Chaque déplacement, chaque démarche, chaque interview est soumis à une ou plusieurs accréditations préalables. Un journaliste décrit ainsi comment, en décembre dernier, il est resté 10 jours à attendre l'autorisation d'aller effectuer un reportage dans un camp de migrants. Sujet qu'il n'avait pas caché aux autorités libyennes lors de sa demande de visa, mais qui a nécessité un nombre invraisemblable d’autorisations supplémentaires… qu'il n'a jamais obtenues. Une autre journaliste évoque, elle, un délai ubuesque pour pouvoir faire un… micro trottoir. « J'ai dû attendre huit jours pour obtenir l'autorisation de parler aux gens dans les cafés de Tripoli alors que mon visa était valable 15 jours, explique-t-elle. Il faut également une autorisation pour sortir de la ville, parler à une association, à un maire… Je ne parle même des camps de migrants où on m'a purement refusé l'autorisation ».

Fin juin, les correspondants des médias étrangers à Tripoli ont vu leurs accréditations purement et simplement annulées par le FMD, sous prétexte de la mise en place d'une nouvelle procédure. Selon le document régissant désormais le travail journalistique, dont RSF a eu une copie, il est maintenant obligatoire de porter un gilet estampillé presse et affichant le logo du FMD, et de donner les micros à l'administration pour qu'ils soient « contrôlés ». « Ces nouvelles règles mettent en danger la vie des journalistes et en font des cibles pour les milices armées », déplore Souhaieb Khayati, directeur du bureau Afrique du Nord de RSF.

Plus grave encore, certains journalistes libyens correspondants de médias internationaux font état de pressions. Refusant de dévoiler son identité par peur de représailles, l'un d'eux dénonce le harcèlement et les menaces dont il a été victime de la part du directeur du FMD. Il dit même avoir été convoqué pour interrogatoire.

Autre fait notable, les journalistes étrangers sont désormais accompagnés par des agents qui se déclarent des services des renseignements. Ces derniers les suivent à la trace, prennent en note tous leurs faits et gestes. « Au FMD, on m'a dit que c'était une mesure nécessaire depuis le reportage de CNN et que l'administration ne pouvait plus se permettre d’autoriser les journalistes à travailler seuls », témoigne un reporter. Selon l'une des journalistes interrogées, l'agent des renseignements reste totalement à la charge du journaliste lors de ses déplacements.

« Ce n'est pas en harcelant journalistes et médias étrangers que le gouvernement Sarraj arrivera à donner une image positive du pays, déclare Souhaieb Khayati. A quelques mois des élections générales, le gouvernement Sarraj doit donner de sérieux signes en faveur de la liberté de l'information pour qu'un débat démocratique puisse avoir lieu. Pour ce faire, journalistes et médias doivent pouvoir jouer pleinement leur rôle ».

La Libye est 162e au classement mondial de la liberté de la presse 2018 de RSF.

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